Peindre pour les gens d’ici, les échos du musée, réd: Pauline Goetschmann
- Bernard Bailly, Grands paysages alpins
- 10 avr. 2024
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Peindre pour les gens d’ici, les échos du musée, réd: Pauline Goetschmann PG
Entretien avec Janet et Bernard Bailly J+B
PG : Comment le projet d’une exposition
sur les monuments de pierre
est-il né ?
J+B : Nous aimons travailler par thèmes,
par lieux et par périodes historiques,
ce qui implique un minutieux
travail de repérage précédant
les premiers coups de pinceau.
Préalablement à « Monuments de
pierre », nos randonnées artistiques
ont débouché sur des réalisations
concrètes pour plusieurs
expositions : les rives du lac de
Morat au Musée de Morat en 2013
– et un projet sur le site palafittique
préhistorique de Grengspitz
avec Josiane Guilland verra le jour
en 2025 –, la Jogne au Musée de
Charmey en 2014, la Sarine, de sa
source au col du Sanetsch, à sa
jonction avec l’Aar, au Musée d’art
et d’histoire de Fribourg en 2023.
Ces dernières années, c’est le
thème de la montagne en Gruyère
qui nous a animés. Nous avons
cherché les points de vue des
peintres célèbres comme Hodler,
Amiet, Beaud-Bovy et Menn dans la
Gruyère et le Pays-d’Enhaut.
À la fois aspirés vers les abîmes et
vers les sommets, nous sommes
attirés et fascinés par les gorges
et les montagnes. Le relief, formé
en complexités architecturales
monumentales et majestueuses,
se donne comme métaphore d’une
élévation spirituelle. C’est un sentiment
comparable à celui que l’on
ressent au contact des tours, des
piliers, des pilastres, des pinacles
et des dentelles de pierre des
cathédrales gothiques, mais aussi
des mégalithes et des cercles de
pierre. La montagne est un lieu
de révélation et de célébration qui
nous rend modestes et humbles.
Nous n’avons pas de message
environnemental à délivrer, nous
peignons simplement pour dire la
beauté du monde.
PG : Quel regard portez-vous sur le
patrimoine paysager de la région ?
J+B : En tant que membres de la Guilde
suisse des peintres de la montagne,
nous admirons l’école suisse du
paysage et souhaitons porter un
regard attentif sur les artistes du
patrimoine paysager de la région.
Notre intérêt pour ce patrimoine
s’est, en premier lieu, porté sur les
séjours de Ferdinand Hodler en
Gruyère, au Gros et Petit Plané en
1885, puis à la Tine en 1907.
Peindre ici pour les gens d’ici ; c’est
une devise qui nous parle. Nous
avons à cœur de mettre en valeur
les paysages de la région, tout en
proposant un art qui tend à l’universel.
PG : Peinture et randonnée sont-elles
liées dans votre démarche artistique?
J+B : La randonnée en montagne n’est
pas un but en soi. Il n’y a ni sommet
à atteindre ni itinéraire à suivre.
L’exploit physique, s’il y en a un,
se limite à porter notre matériel
pour des séances de peinture en
plein air : chevalets, toiles, tubes de
peinture acrylique, pique-nique et
habits.
Pour paraphraser Sylvain Tesson :
face aux montagnes, sur « nos chemins
noirs », nous contemplons la
beauté des sites, la grandeur des
falaises, la rugosité des roches et
là, en altitude, nous construisons
nos peintures.
PG : Le paysage est au cœur de votre
démarche picturale depuis de
nombreuses années. Qu’est-ce qui
vous a conduit à l’exploration de
ce sujet ? Et comment l’appréhendez-
vous respectivement ?
Bernard Bailly : À mon arrivée à
l’École des beaux-arts de Genève,
j’ai été troublé par le flot déstabilisant
des avant-gardes des années
70. Après ma courte collaboration
avec le mouvement Fluxus-Genève
et mes attaches avec l’art brut, j’ai
enseigné les arts visuels à Genève
une dizaine d’années et ensuite à
Fribourg, au Collège Saint-Michel,
durant plus de trente ans. J’ai rencontré
Janet en 2007. Cette rencontre
m’a permis de m’ouvrir au
paysage figuratif. À ce moment-là,
je suis entré en résistance et me
suis engagé pour la conservation
et la protection d’une tradition : la
peinture suisse de paysage.
Janet Bailly : Pendant de longues
années, je ne disposais pas du temps
nécessaire pour m’épanouir dans
mon art. Ma rencontre avec Bernard
a amorcé un tournant. Je me suis
alors lancée dans la peinture de paysage
en acrylique sur toile, en plein
air et en atelier. Avec la retraite, je
peux désormais m’y consacrer plus
sérieusement. J’essaie chaque fois
de saisir avec force et beauté l’atmosphère
du paysage, de capturer
les changements de lumière et les
émotions ressenties face à la roche,
la terre et l’eau.
Nous sommes solidaires dans
les choix thématiques et dans
les sujets, cependant nos styles
diffèrent par la touche, la composition,
le cadrage et la gamme
chromatique. Nos visions se complètent
et le public pourra s’amuser
à comparer les styles. Les tableaux
de Bernard soulignent le côté
grandiose et sublime de la nature,
tandis que je suis plus sensible à
l’ambiance qui règne dans le paysage,
souvent serein, majestueux,
avec des harmonies de couleurs
plus retenues. Si Bernard est plus
influencé par l’histoire de l’art du
paysage, je m’imprègne plus du
lieu. Mais je regarde également
vers le passé, car les Gastlosen
ont été arpentés jadis par l’Homme
dès le mésolithique... Pour cette
exposition, les montagnes que je
dépeins évoquent les cathédrales
et les châteaux, usés par le temps
et l’érosion, comme des monuments
de pierre.